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đŸ“œđŸłïžâ€đŸŒˆ Du queercoding au queerbaiting, dĂ©chiffrage des reprĂ©sentations LGBT+ au cinĂ©ma

Ce mois-ci, je m'attaque Ă  deux concepts relativement mĂ©connus au sein mĂȘme de la communautĂ© LGBT+ : le queerbaiting (ou « appĂąt Ă  queers* ») et le queercoding (que l’on pourrait traduire par « codage queer »). Ces notions ne vous disent peut-ĂȘtre rien, mais je peux vous assurer que vous y avez dĂ©jĂ  Ă©tĂ© confrontĂ©-e-s.



Avez-vous dĂ©jĂ  ressenti la frustration de ne jamais voir deux protagonistes du mĂȘme sexe s’embrasser ou s’avouer leurs sentiments, dans un film ou une sĂ©rie ? Alors que tous les indices sont rĂ©unis pour indiquer une attirance rĂ©ciproque ?! D’espĂ©rer en vain Ă  chaque Ă©pisode que cette relation, manifestement romantique pour vous, se concrĂ©tise ? Si vous rĂ©pondez oui Ă  ces questions, vous ĂȘtes probablement face Ă  un exemple typique de queerbaiting. Il existe un autre test trĂšs fiable pour le vĂ©rifier : s’il s’agissait d’un homme et d’une femme agissant de la mĂȘme maniĂšre, serait-ce suffisant pour que l’on s’attende Ă  une romance ?


À mesure que de plus en plus de personnes sortent du placard ou rejettent les normes de genre Ă©tablies, la communautĂ© LGBT+ rĂ©clame une plus grande visibilitĂ© dans les films et les sĂ©ries grand public. De nombreux long-mĂ©trages ne nous incluent tout bonnement pas, mais lorsqu’un personnage queer apparaĂźt enfin quelque part, cette reprĂ©sentation est bien souvent imparfaite, peu satisfaisante, parfois caricaturale. Dans certains cas on assiste mĂȘme Ă  une vĂ©ritable instrumentalisation de la communautĂ©. Pourtant, la prĂ©sence d’homosexuel-le-s dans les productions cinĂ©matographiques ne date pas d’hier. Au contraire, leur histoire est inextricablement liĂ©e Ă  celle du septiĂšme art. Taboue, mal vue ou condamnĂ©e, l’homosexualitĂ© a Ă©tĂ© dĂ©peinte de maniĂšre subtile, la plupart du temps nĂ©gativement, pendant de longues annĂ©es et les consĂ©quences s’observent encore de nos jours, dans le cinĂ©ma actuel comme dans la rĂ©alitĂ©.


Le queercoding


Le queercoding consiste Ă  crĂ©er un personnage « codĂ© » LGBT+ : c’est-Ă -dire Ă  lui attribuer des caractĂ©ristiques gĂ©nĂ©ralement associĂ©es Ă  l’homosexualitĂ©, mais sans mentionner explicitement son orientation sexuelle. Au cours de l’histoire, les stĂ©rĂ©otypes utilisĂ©s ont gĂ©nĂ©ralement Ă©tĂ© ceux qui bousculaient les normes de genre, comme une voix « effĂ©minĂ©e » ou du maquillage pour un homme, ou alors une femme portant des habits « d’homme ». Des traits qui n’ont rien de nĂ©gatif dans la rĂ©alitĂ©, mais qui ont pu ĂȘtre associĂ©s Ă  des jugements moraux par le biais des films. Un dialogue en apparence anodin pouvait Ă©galement donner une indication, tout comme le fait qu’un personnage soit seul ou ne porte aucun intĂ©rĂȘt au sexe opposĂ©. À l’aide de ce procĂ©dĂ© il Ă©tait possible de coller une Ă©tiquette « queer » sur un personnage amusant, marginal ou sur le mĂ©chant d’une histoire, et de cette maniĂšre transmettre implicitement le message selon lequel l’homosexualitĂ© est quelque chose de risible ou mĂȘme de mauvais. On retrouvait alors souvent les mĂȘmes types de personnages, affublĂ©s de caractĂ©ristiques rĂ©currentes qui laissaient entendre aux spectateur-rice-s leur non-hĂ©tĂ©rosexualitĂ©.


Aux Etats-Unis, sous la pression de lobbies catholiques, les annĂ©es 1930 ont vu naĂźtre les Codes Hays, qui ont exercĂ© une Ă©norme influence sur les productions d’Hollywood pendant plusieurs dĂ©cennies. Ils bannissaient entre autres la nuditĂ©, les « pratiques dĂ©viantes », les scĂšnes trop sexuelles ou Ă©rotiques, etc. Pour ĂȘtre en accord avec ces rĂšgles, un film ne devait pas non plus attirer la sympathie de l’audience pour une personne dont les moeurs Ă©taient jugĂ©es rĂ©prĂ©hensibles Ă  l’époque, sous peine d’ĂȘtre censurĂ©. Les valeurs morales de la sociĂ©tĂ© dictaient des codes de conduite ancrĂ©s dans les mentalitĂ©s (si tu accomplis de bonnes actions, il t’arrivera de bonnes choses); on retrouve alors dans une longue liste de films des personnages dont l’homosexualitĂ© est sous-entendue : la plupart du temps, ils connaissent une fin tragique, se rendent coupables de crimes (quand leur orientation sexuelle n’est pas le crime lui-mĂȘme) ou tiennent le rĂŽle de l’ennemi du hĂ©ros. Si vous souhaitez approfondir le sujet, le film « The Celluloid Closet » (disponible sur Youtube) retrace l’histoire de ces Codes Hays, et fait un tour d’horizon des reprĂ©sentations LGBT+ dans le cinĂ©ma hollywoodien au XXĂšme siĂšcle. Malheureusement, ils ont marquĂ© en profondeur les rĂ©alisations cinĂ©matographiques et l’usage nĂ©faste du queercoding n’a pas disparu.


Parmi les exemples les plus cĂ©lĂšbres et les plus rĂ©cents, on peut citer les vilains de Disney : Ursula, dont l’apparence est inspirĂ©e de la drag queen « Divine », Jafar, Scar, HadĂšs, qui sont tous les trois plutĂŽt maniĂ©rĂ©s et parfois exubĂ©rants, John Ratcliffe, qui prend soin de son apparence et n’aime pas le travail manuel, etc. Au fil du temps, l’inconscient collectif a intĂ©grĂ© certaines reprĂ©sentations mentales, et se dĂ©tacher de l’Histoire et des schĂ©mas que l’on nous a prĂ©sentĂ©s jusqu’à maintenant n’est pas chose aisĂ©e. Ainsi, mĂȘme si le but des rĂ©alisateur-rice-s n’est pas de donner une sexualitĂ© au personnage, ce codage queer sous-jacent reste prĂ©sent. D’autres clichĂ©s subsistent encore, dans le cinĂ©ma français notamment on retrouve l’archĂ©type de l’homosexuel effĂ©minĂ© visant Ă  faire rire dans « La Cage aux Folles » ou encore dans « Chouchou ». Lorsqu’un long-mĂ©trage Ă  succĂšs ne dissimule pas l’orientation sexuelle d’un personnage, on constate encore trĂšs souvent qu’il se termine de maniĂšre dramatique. « Le secret de Brokeback Mountain » ça vous dit quelque chose ?


Mais le « queercoding » prĂ©sente aussi des aspects positifs : c’était le moyen idĂ©al pour passer Ă  travers la censure et inclure un personnage queer dans un film. Il Ă©tait ainsi possible de laisser de subtils indices, que seules les personnes LGBT+ attentives comprendraient. C’était il n’y a pas si longtemps encore que les personnes queers Ă©taient dans l’impossibilitĂ© totale d’assumer leur sexualitĂ© au grand jour. Il fallait alors trouver des stratagĂšmes pour identifier « ses semblables ». Des intonations de voix, une maniĂšre de s’habiller, ou mĂȘme un vocabulaire prĂ©cis, faisaient discrĂštement passer un message et permettaient aux membres de la communautĂ© LGBT+ de se reconnaĂźtre. Ceux-ci ont alors dĂ©veloppĂ© l’habitude de lire entre les lignes, de guetter les plus lĂ©gers signes, et de dĂ©coder le sous-texte d’une oeuvre littĂ©raire ou cinĂ©matographique. Ces subterfuges ont fait intrinsĂšquement partie du cinĂ©ma pendant si longtemps que, volontairement ou non, certain-e-s rĂ©alisateur-rice-s continuent de les utiliser. MalgrĂ© les applications positives de cette pratique, nombreux sont ceux qui en dĂ©noncent aujourd’hui les dĂ©rives et acceptent mal d’ĂȘtre continuellement relĂ©guĂ©s dans l’ombre.


Le queerbaiting


Ce qui nous amĂšne au queerbaiting. Il s’appuie frĂ©quemment sur ces indications implicites d’une orientation sexuelle et permet, dans une certaine mesure, de manipuler le public LGBT+. Il consiste Ă  suggĂ©rer un intĂ©rĂȘt romantique entre deux personnages du mĂȘme sexe, sans jamais montrer explicitement cette relation Ă  l’écran ni la confirmer. Les exemples abondent : de « Supernatural » Ă  « Teen Wolf », en passant par « Sherlock Holmes » et « Killing Eve », des dizaines de sĂ©ries tiennent en haleine leurs spectateur-rice-s en leur faisant miroiter les couples gays ou lesbiens qu’ils et elles rĂȘvent de voir se former.


Il arrive aussi que l’on mentionne l’existence d’un personnage queer lors de la promotion d’un film ou lors d’interviews, mais que son homosexualitĂ© ne soit jamais clairement indiquĂ©e dans le produit final. Ou alors que les indices de sa non-hĂ©tĂ©rosexualitĂ© soient tellement subtils qu’ils en deviennent impossibles Ă  relever, Ă  moins de savoir exactement quoi chercher. C’était le cas, entre autres, dans « Dragons 2 » (le viking Guelfor annonce qu’il ne s’est jamais mariĂ© pour « diverses raisons »), dans « La Belle et la BĂȘte » (avec LeFou, l’ami de Gaston), ou encore « Thor : Ragnarok », (oĂč une scĂšne laissant deviner la bisexualitĂ© de la valkyrie n’a finalement pas Ă©tĂ© conservĂ©e dans le film). À l’inverse, alors que rien dans l’oeuvre ne le sous-entendait, certain-e-s auteur-e-s ou rĂ©alisateur-rice-s annoncent parfois rĂ©trospectivement que l’un de leurs personnages Ă©tait LGBT+ depuis le dĂ©but. Le cas le plus tristement cĂ©lĂšbre reste Ă  ce jour J.K. Rowling, qui avait rĂ©vĂ©lĂ© l’homosexualitĂ© de Dumbledore bien aprĂšs la fin des livres et la sortie des premiers films. ProblĂšme, la supposĂ©e relation entre Albus et Grindelwald continue d’ĂȘtre dĂ©libĂ©rĂ©ment passĂ©e sous silence dans « Les Animaux Fantastiques ». Alors quel crĂ©dit accorder Ă  cette information si les films les plus rĂ©cents font comme si J.K Rowling n’avait rien dit ?


Qu’il s’agisse de pure hypocrisie ou de pressions de la part des productions et des maisons d’édition, ce procĂ©dĂ© est dĂ©sormais vivement critiquĂ© par les fans, qui tolĂšrent de moins en moins cette solution de facilitĂ©. MĂȘme avec les meilleures intentions du monde, la simple parole des acteur-rice-s, Ă©crivain-e-s, scĂ©naristes, etc. ne suffit plus. Évidemment, derriĂšre cette pratique se cache des enjeux commerciaux : l’objectif est d’attirer l’audience LGBT+ sans rebuter le public hĂ©tĂ©rosexuel, de promouvoir la diversitĂ© sans prendre rĂ©ellement de risques. L’excuse invoquĂ©e est habituellement celle de la censure en application dans de nombreux pays, comme la Chine, qui reprĂ©sente un marchĂ© considĂ©rable pour l’industrie du cinĂ©ma. Par ailleurs, en Russie, un des dialogues du dernier Pixar « En Avant » a Ă©tĂ© modifiĂ© et une scĂšne de sexe dans « Rocketman » a Ă©tĂ© supprimĂ©e lors de sa sortie en salle. MĂȘme aux Etats-Unis certaines personnes ont boycottĂ© « Le Monde de Dory », sous prĂ©texte qu’un couple de femmes apparaissait quelques secondes. Encore une fois, il est possible de nuancer et d’argumenter que ces petits efforts montrent dĂ©jĂ  un progrĂšs de la sociĂ©tĂ©. On peut saluer la bonne volontĂ© des personnes qui s’évertuent Ă  ĂȘtre inclusives, mais se voient forcĂ©es de faire marche arriĂšre devant certaines contraintes. Mais sommes-nous si dĂ©sespĂ©rĂ©s de voir des personnages qui nous ressemblent que nous pouvons nous contenter de ces demi-reprĂ©sentations ?


Le cinĂ©ma reflĂšte parfois les opinions de la sociĂ©tĂ©, et rĂ©ciproquement les histoires racontĂ©es Ă  l’écran vĂ©hiculent un certain message et peuvent elles-mĂȘmes nous dicter quoi penser. Si le fait d’ĂȘtre gay ou lesbienne reste prĂ©sentĂ© comme quelque chose dont on n’ose pas parler, il sera toujours aussi difficile de sortir du placard. Nous avons besoin de modĂšles Ă  qui nous identifier, autres que ceux dont on doit rire ou avoir honte. Nous avons besoin de voir que les relations queer ne valent pas moins que les romances hĂ©tĂ©rosexuelles. D’entendre plus de rĂ©cits qui ne mettent pas l’orientation sexuelle du hĂ©ros ou de l’hĂ©roĂŻne au centre de tout. Et nous n’avons mĂȘme pas parlĂ© des reprĂ©sentations des personnes transgenres, asexuelles ou intersexes, qui restent infimes dans l’industrie du divertissement, en comparaison de l‘homosexualitĂ© ou de la bisexualitĂ©. Heureusement, de plus en plus de sĂ©ries rĂ©ussissent parfaitement Ă  mettre en scĂšne des personnages queers variĂ©s et complexes, et de nos jours nous pouvons profiter d’une multitude de films de qualitĂ© spĂ©cialement adressĂ©s aux personnes LGBT+.


*petite prĂ©cision Ă©tymologique, « queer » est un mot anglais qui signifie « bizarre, Ă©trange » utilisĂ© comme un terme pĂ©joratif Ă  l’encontre de la communautĂ© LGBT+. Ses membres se le sont par la suite rĂ©appropriĂ© pour affirmer leur fiertĂ© d’ĂȘtre diffĂ©rent-e-s.


(Cet Article a été écrit par Pierig Giraud)

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